UNE AUTRE ÉPOQUE, VRAIMENT?

Par Bérénice Desrosiers

Geneviève Bergeron (21 ans), Hélène Colgan (23 ans), Nathalie Croteau (23 ans), Barbara Daigneault (22 ans), Anne-Marie Edward (21 ans), Maud Haviernick (29 ans), Barbara Klucznik-Widajewicz (31 ans), Maryse Laganière (25 ans), Maryse Leclair (23 ans), Anne-Marie Lemay (22 ans), Sonia Pelletier (28 ans), Michèle Richard (21 ans), Annie St-Arneault (23 ans), Annie Turcotte (20 ans); toutes ces femmes sont les victimes de la tuerie en milieu scolaire la plus meurtrière que le Canada ait connu, il y a 30 ans de cela. Cette dernière est celle de l’École polytechnique de Montréal, ayant eu lieu le 6 décembre 1989. Trois décennies plus tard, le terme d’anti-féministe est finalement utilisé pour décrire cet attentat, tandis qu’avant, c’était davantage «évènement tragique» qui était employé. Pourtant, le terroriste avait déclaré, avant de commettre ses crimes, «Vous êtes toutes féministes et je déteste les féministes». Ce ne pouvait pas être plus explicit que cela…

Cette journée-là restera marquée dans la mémoire collective québécoise, divisant à cette époque et à la nôtre, la société. Les débats sur le féminisme et les droits des femmes doivent-ils être ré-ouverts? Est-ce que, encore à ce jour, nous avons besoin d’en entendre parler autant, que ce soit autant médiatisé? Le sujet de l’égalité des sexes était pourtant clos me direz vous. A-t-on toujours besoin du féminisme? Le message semble être compris, c’est quelque chose d’acquis; les femmes et les hommes sont égaux. À la question de si le féminisme est encore nécessaire, je répondrai oui, absolument. Mais, pourquoi?

Parce que les revendications de nos prédecesseures femmes concernant leurs droits, nos droits ont pris si longtemps à se faire entendre et à se faire respecter, peu importe de la complexité de ces lesdits droits comme de voter ou d’ouvrir un compte en banque sans l’accord de son mari. D’autres combats ardus ont été menés pour que des lois sur l’égalité homme-femme soient passées, que le droit du divorce soit révisé, que l’avortement soit décriminalisé, etc. Même ce dernier, le droit de mettre un terme à sa grossesse si c’est ce qui est désiré par la femme, est remis en question de nos jours par des gens, majoritairement hommes, disons la vérité, voulant imposer leurs croyances lors de la prise de décisions des plus importantes. Dans des cas extrêmes, une victime de viol devra porter l’enfant qui lui a été forcé, sans rien pouvoir y faire, risquant la prison, comme nous pouvons l’observer aux États-Unis présentement. Dans certains endroits, le corps de la femme n’est même pas sous sa gouverne, ce qui se passe dans son utérus n’est pas de son ressort. Si, même pour cela, elles n’ont pas leur mot à dire, le monde fait un retour en arrière et se jette tout droit dans un mur. 

Parce qu’il y a encore des féminicides passés sous silence, n’osant pas être appelés comme tel, même si c’est la réalité, comme dans le cas de l’École polytechnique; le tueur était un anti-féministe assumé et, même là, la vérité faisaient peur à dire. Ces crimes, ces meurtres, ces féminicides sont faits envers une ou plusieurs femmes en raison de leur condition féminine, puisqu’elles sont nées femmes. Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, sur le nombre de meurtres commis envers les femmes en 2017, qui était de 87 000, 65 000 étaient en fait des féminicides. 65 000 femmes sont mortes parce qu’elles se sont fait attribuer ce genre au tout départ, le genre «faible» selon une tranche de la société. 

Parce que l’égalité n’est pas une option, mais un droit. Nous avons le droit d’être traitées comme le serait un homme, ce qui se trouve entre nos jambes ne devrait pas être un facteur décisionnel sur l’attitude qui est de mise pour aborder une femme, ni même sur si le discours que celle-ci tient vaut plus ou moins, si il vaut la peine d’être écouter, entendu. On pourrait croire que l’égalité est quelque chose d’établie, d’assurée et d’acquise. Néanmoins, il y a encore des histoires d’inégalités salariales au Québec, comme ailleurs dans le monde. En effet, l’Institut de la statistique du Québec a révélé qu’en 2018, l’écart de salaire entre les hommes et les femmes était de 3$ en faveur des messieurs; les femmes gagnent environ 90% du salaire des hommes. À la fin de l’année et même du mois, cela paraît. De plus, dans un état d’esprit égalitaire, notre Premier Ministre Justin Trudeau, lorsqu’il était temps de former son cabinet des ministres, désirait la parité de genres. Ce fut grandement questionné, créant un raz-de-marée, comme si c’était hors-du-commun et que c’était impensable; bon nombre d’hommes critiquent la parité, disent que cela les discrimine, «prendre une femme moins brillante en dépit d’un homme qualifié». Par contre, lorsque des postes importants ou genrés comme masculin sont occupés par des femmes, davantage d’entre elles veulent se spécialiser dans ce milieu et les femmes deviennent tout aussi compétentes, si elles ne le sont pas déjà. Ce n’est pas discriminatoire, c’est juste rendre cela égalitaire pour tous, comme ce devrait déjà être depuis bien longtemps. Certains disent qu’on est rendus trop loin dans l’égalité; soit on l’est, soit on l’est pas, on ne peut pas l’être à moitié. Je crois, comme société, qu’on est mieux de l’être pleinement. 

Parce que tout le monde connaît, fréquente, travaille ou vit avec une femme; il s’agit que de penser individuellement et collectivement. Nous ne voulons pas être ou être perçus comme une société discriminatoire envers les femmes ou étant restée dans le passé, n’ayant aucunement évolué. Dans cette optique, les hommes ne se disant pas féministes devraient le devenir et ceux l’étant déjà ne  devraient que l’assumer encore plus. Ce n’est pas un combat exclusivement féminin; du moins, ce ne l’est plus. Ce qui est recherché, c’est l’égalité des sexes, qui est profitable pour tous et chacun. Il faut cesser de rabaisser les femmes par des commentaires et des remarques machistes ou même de servir de public au marketing sexiste caractérisant la femme comme un objet ou comme une poule pas de tête. Le refus d’accepter la différence entre les deux sexes n’est pas diminuant pour un homme; cela ne fait pas un moins homme. Bien au contraire. 

Parce que, malgré le temps passé à être une démocratie, nous n’avons toujours pas eu de Première Ministre canadienne, que des hommes. En tout cas, une qui est demeurée en poste pour un réel mandat et non en remplacement, attendant le prochain dirigeant masculin. Est-ce un signe que la population n’est pas encore prête? Que même au sein des partis politiques, élire une cheffe n’est juste pas pensable? Qu’une femme au pouvoir est réellement trop avant-gardiste? Pour prendre comme exemple nos voisins du Sud, ils ont préféré élire Donald Trump, à qui on peut reprocher bien des maux, que Hillary Clinton; plusieurs peuvent penser qu’être femme lui a nuit plus qu’autre chose. Cela ne devrait pas être le cas. En directe opposition, la Finlande a élu cette année la plus jeune Première Ministre de l’histoire, Sanna Mari, cheffe d’une coalition de centre-gauche formée de cinq partis, tous à leur tête des femmes. Les pays ne semblent pas vivre à la même époque. 

Maintenant que la question de la nécessité du féminisme est élucidée, réglons celle des personnes affirmant que les féministes ne s’occupent pas des bons combats, que le discours ne fait qu’être répété, que le féminisme nuit à un mode de vie de femmes au foyer que certains prônent, que les féministes sont sexistes envers les hommes. 

Donc, tout d’abord, lorsqu’on hiérarchise les causes, on n’agit pas et rien ne change. Le fait que rien ne change est justement la raison de pourquoi le discours reste le même; il changera quand le monde changera. Ensuite, si le mode de vie désiré d’une femme est celui de rester à la maison, faire des enfants et avoir un mari qui ramène l’argent, c’est parfaitement correct, mais cela n’empêche pas d’appuyer la cause féministe et de ne pas vouloir être diminuée pour son genre. Finalement, les féministes n’ont pas de problème avec les hommes, mais plutôt avec le patriarcat, qui est une organisation sociale fondée sur l’autorité de l’homme. Le féminisme n’est pas contre les hommes. Bien au contraire, la majorité des femmes ont pour seul objectif d’être sur le même palier que les hommes, d’avoir la même valeur aux yeux de la société, d’être à un niveau social identique.

«Une femme qui n’a pas peur des hommes leur fait peur» Simone de Beauvoir

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