
Par Bérénice Desrosiers
Nous pouvons facilement faire le parallèle entre un être humain et un vin et l’impression qu’ils laissent; en effet, si nous faisions déguster des vins à un groupe de personnes et nous mettrions un vieux vin dans le lot, ce serait ce dernier qui serait le mal-aimé, le moins bien apprécié. Ce n’est pas qu’il est moins buvable, mais plutôt qu’il perd en exubérance et gagne en puissance, en persistance; la force tranquille de l’âge mûr. C’est celui auquel on ne s’attend plus à rien qui a le plus de chance de nous surprendre. Comme l’a dit l’oenologue français Émile Peynaud, spécialiste des techniques de fabrication et de conservation des vins, «Savoir vieillir, c’est conserver longtemps les vertus de la jeunesse.».
Concernant les individus, le vieillissement a toujours été perçu de différentes façons, tout dépendant d’où nous venons, de notre culture et de l’époque où nous nous situons. D’un côté, les personnes plus âgées peuvent être associées à la sagesse, à l’expérience, à la transmission et le partage de leurs valeurs et de leurs notions; c’est ce qui caractérise la vision positive. De l’autre côté, la folie, la sénilité, le fardeau, le déclin sont des termes reliés aux aînés de la société. Présentement, dans la majorité des sociétés industrialisées, c’est, malheureusement, cette dernière vision qui est la plus partagée et retrouvée dans les esprits. Cela peut être appelé comme ce que c’est, de l’âgisme, qui est en fait la discrimination envers les personnes âgées, de la ségrégation par rapport à l’âge.
Le mépris de la société envers nos têtes grises ou grisonnantes se fait ressentir de différentes manières, certaines plus explicites que d’autres, les gens ne se dérangent même plus avec les formules de politesse, même si elle est fausse. Dernièrement, une certaine mode sur les réseaux sociaux concernant cette forme de ségrégation a pris de l’expansion d’une façon considérable; celle de répondre lors d’un débat avec une personne semblant plus vieille que soi et ayant des propos assez conservateurs ou différents que les siens un «OK Boomer». C’est comme si ce commentaire à lui seul était assez pour invalider son opposition, comme si elle n’existait pas réellement. L’opinion d’une personne n’est pas automatiquement sans valeur parce qu’elle provient d’une personne ayant grandi à une autre époque qui partage un opinion autre.
Le «OK Boomer» a tellement été utilisé à toutes les sauces que ses utilisateurs oubliaient que cela pouvait être vexatoire, malpoli et mal reçu. Il a tellement servi dans les débats que ce n’est pas que la plus jeune tranche d’âge qui en faisait son expression chouchou, mais bien une bonne proportion de la société, tous âges confondus. Cette forme d’âgisme, celle de 2019, est prise au sérieux plus que jamais; c’est considéré comme méchant puisque la viralité, la fougue et l’anonymat des réseaux sociaux ont transformé une simple moquerie en acharnement ayant des réels impacts sur une partie de population complète, se sentant mal aimée. Même ceux ne partageant pas les opinions de leurs pairs que nous prohibons sont mis dans cette catégorie et subissent le même sort; la différenciation ne se fait même plus.
L’âgisme a des effets à court et à long termes sur les personnes qui en sont victimes. Une augmentation de comportements de dépendance (besoin d’une autre personne lors d’une tâche complexe) se fait sentir, tout comme un sentiment d’inefficacité chez ces dernières. Au lieu d’entretenir le discours et les échanges entre générations, nous dévalorisons un groupe à part entière et, par le fait même, ne faisons qu’agrandir le fossé séparant les idéologies entre les tranches d’âge.
Totalement à l’opposé, la discrimination envers les jeunes et les adolescents est aussi un enjeux sociétal. Effectivement, les jeunes sont régulièrement perçus comme lâches, incompétents pour une certaine tâche, leur apparence et leur mode de vie est décortiqué et bâché par les générations avant eux. Rien ne semble être acceptable. Une certaine partie de la société les perçoit tous comme des rebelles et des criminelles à cause de ce que les médias publient.
Quand enfin, une adolescente parmi le groupe se lève, choisit de militer pour une cause touchant tout le monde, littéralement, elle se fait critiquer, se fait dire qu’elle n’a pas assez de vécu pour faire la morale, qu’elle ne connaît rien. Greta Thunberg, celle que je parlais, s’est fait traitée de mentalement instable, d’hystérique, d’autiste en plus d’obsessive-compulsive, s’est fait dire qu’elle souffrait de trouble alimentaire et de dépression. Pour la décrire, les gens la critiquant font régulièrement l’utilisation du terme «enfant», tentant de l’infantiliser et que les arguments, les idées avancés soient dévalorisés. À ce point-là, c’est une forme poussée de jeunisme, peut-être à cause que cette jeune femme représente en plus la lutte contre les changements climatiques, un autre sujet divisant la société et créant des mécontents. Par contre, ce ne sera pas la première ni la dernière des adolescentes que les plus vieux tenteront de faire taire ou de calmer les idées différentes.
La société dans laquelle nous vivons est, sur ce point, à l’apogée de la contradiction; les adultes désirent que les plus jeunes s’impliquent et prennent leurs responsabilités, mais lorsque c’est fait, ils tentent à tout prix de ridiculiser les paroles prononcées par ces derniers, ne tolérant pas se faire faire des reproches ou la morale par des gens la moitié de leur âge.
Le mieux, dans tout cela, serait d’oublier la différence des âges ou, du moins, tenter de le faire pour réussir un dialogue multi-générationnel qui s’impose pour le maintien d’une société en cohésion. Ce dernier, cet échange, permettra de mieux comprendre les opinions de tous et chacun, de trouver un terrain d’entente si il le faut, dans le but que tous soient respectés et se sentent entendus. La manière que nous communiquons présentement n’est pas la bonne, peu importe du côté où nous nous trouvons. Cela évitera bien des malentendus et bien de l’agressivité inutile. Mettons notre énergie au profit d’autre chose.




